Présidence de séance : M. Amadou Tidiane Wone, Ancien Ministre de la Culture
Rapporteurs :
M. Moussa Mbaye (Secrétaire Exécutif de Enda Tiers-Monde),
M. Babacar Mboup (Sociologue),
M. Sidy Moctar Cissé (Spécialiste en Développement Durable et Formation, Dakar, Sénégal)
Facilitateurs : Abdou Ndukur Kac Ndao et Cheikh Gueye

Trois (3) séries de communication et de discussion ont structuré la journée. Ci-dessous quelques éléments de synthèse qui mettent l’accent sur les réponses à ces questions tels qu’elles ressortissent des débats. Pour une saisie plus précise des contenus présentées et desanalyses et argumentaires, il faudra se reporter aux textes des présentations elles-mêmes.

 

  1. REFORMES INSTITUTIONNELLES : QUELLES PERSPECTIVES D’AVENIR ? 

Les perspectives d’avenir doivent être bâties à partir d’une conversion du regard sur nous-mêmes et sur les autres, et à partir de translation dans les démarches méthodologiques susceptibles de produire du changement social, économique, technique, culturel ou politique.

Du point de vue de la méthodologie et des démarches Abdou Ndao a montré, par exemple, que l’usage de Facebook comme un espace de recherche et pour la recherche peut permettre de capitaliser tout unpotentiel intellectuel et social, et ainsi capter cette énergie de mouvement pour avoir une influence sur les processus sociaux et politiques en faveur d’une refondation inclusive.

Nous devons étudier et réapprendre les principes structurants qui gisent dans nos valeurs traditionnelles, afin de trouver les moyens d’arriver à bâtir un concept de république émergeant de nos réalités (Khadim Ndiaye).

Les nouvelles perspectives sont aussi à rechercher dans l’étude des mutations institutionnelles qui se justifient de références locales telles qu’on peut les lire dans les villes saintes, comme Touba (exemple de l’interdiction du Tabac ; qui a été approchée comme un support légitime et efficace de développement de politiques locales de santé).

« Touba ne rime pas avec Tabac, mais la Foi doit rimer avec la Loi » (Babacar Mboup). En étudiant les rationalités qu’elles portent, les légitimités qui les soutiennent, etc., on peut arriver à montrer la mesure dans laquelle elles s’intègrent aux cadres juridiques et institutionnels en vigueur à l’échelle nationale. Au sortir de cette étude, on pourra déboucher sur des pistes pour :

• l’institutionnalisation de mécanismes fonctionnels de régulation et de pilotage des investissements à l’échelle locale,

• un meilleur pilotage stratégique des collectivités locales, dans le sens de conférer aux CL d’où s’expriment de fortes particularités, les moyens politiques qui leur permettront de participer pleinement aux processus de délibérations publiques dans le respect de l’intégrité territoriale

• un corpus théorique riche autour de la problématique du rôle des institutions locales dans le processus global de refondation.

Pour réussir cette conversion du regard et de l’entendement, il faut sortir de la vision dichotomique que nous avons des relations entre héritages coloniaux et valeurs sociales traditionnelles. Au lieu des occidentaux qui réfléchissent ici dans un jeu à somme nulle (on gagne ou on perd) on gagnerait à s’inspirer des asiatiques dont laphilosophie valorise les possibilités d’hybridation (Harouna Sow). La Malaisie a été l’exemple très éclairant de comment concilier ce qui semble contradictoire : une monarchie parlementaire qui traduit un système moderne qui s’emboite parfaitement avec les royautés traditionnelles, et fait émerger des leaders crédibles et des institutions adaptées.

Au Sénégal, la démocratie ne marche pas du fait de son faible ancrage dans nos réalités. Le personnel politique actuel a atteint ses limites et n’arrive pas à résoudre les problèmes des sénégalais, causant un décrochage entre les institutions de la république et les citoyens. Les solutions sont à rechercher dans le concept de complémentarité (Harouna Sow) et le recours aux valeurs sociales traditionnelles.

Nous sommes dans une phase très opportune avec la crise et les impasses qui créent un espace transactionnel où il est possible de renégocier les choses. En effet, si nous ne nous engageons pas dans une dynamique volontariste de création d’un espace public de dialogue, c’est la confrontation – aujourd’hui sourde – qui risquerait de l’emporter (Cheikh Gueye)

Comme dans l’exemple de la démarche de la CNRI, il faut consacrer la commande citoyenne comme source et fondement de toutes réformes (Sidy Cissé). II faut inclure le maximum de personnes dans le débat sur les institutions, en partant de consensus les plus larges possibles sur le projet de société. C’est à ce prix que les préoccupations des populations seront prises en charge et seront au cœur des réformes et du fonctionnement même des institutions (Ibrahima Dia).

On ne doit pas attendre qu’il y ait des conflits violents pour organiser des conférences nationales pour panser les plaies mais vaut mieux adopter une démarche prospective et stratégique (Cheikh Gueye et Babacar Mboup) pour anticiper les conflits et enraciner des solutions durables (Cheikh Gueye)

Nécessité s’impose donc que les parties prenantes comprennent bien ce qui les relie, les agrège en communauté nationale ; des débats publics en ce sens manquent et on a du mal à construire des consensus larges et solides, qui transcendent les mandats politiques et les catégories sociales (Cheikh Gueye). 

Rebondissements et approfondissements

• Faut-il, allant plus loin, formaliser le pouvoir religieux et traditionnel comme un 4ème Pouvoir, reconnu comme tel dans la République (Harouna Sow), puisque les citoyens eux reconnaissent largement ces pouvoirs tandis qu’ils font preuve de défiance et méfiance à l’égard de la « classe » politique. Un Conseil de Sages de la République composé des autorités religieuses et coutumières serait une innovation positive (Cheikh Gueye). Mais ces institutions quelle que soit leur légitimité sont elles-mêmes traversées par des contradictions de même sorte (Lamine Diédhiou). Le recours aux autorités religieuses ne doit pas être seulement conjoncturel, pour sortir de crise, (Cheikh Gueye) mais doit intégrer une démarche prospective (comme proposé avant par Babacar Mboup). C’est aussi l’expression d’une autre perspective sur la place du religieux dans la République (Elimane Kane), plus en lien avec nos réalités.

• Un autre usage des forces que sont les autorités religieuses doit permettre de promouvoir des mutationssubstantielles dans la société et au niveau des dirigeants (Khadim Ndiaye) pour un changement de comportements.
• Il faut amener les jeunes générations à connaitre les références historiques endogènes en termes de construction institutionnelles et droits humains (exemple charte Kurukan fugan).

• A propos de l’éducation, les écrits des dignitaires religieux et grandes figures religieuses nationales etc. doivent être enseignées (Ibra Sène) pour à la fois s’enrichir de leurs enseignements, valoriser notre patrimoine et éviter toute instrumentalisation du pouvoir religieux par des gens qui surfent sur l’ignorance de leurs doctrines et préconisations.
• Réformer les institutions, c’est aussi être sensible à la nécessité de re-questionner les modèles économiques dominants (L. Diedhiou)

• Un institut d’intégrité serait-il une chose incongrue, tant le besoin de références, de modèles et d’éthique agissante est aiguet pressant (H. Sow)?
• Accepter d’affronter la question de la viabilité des territoires dans le respect de critères cohérents de découpage et d’aménagement

  1. COMMENT ARRIVER A UNE DECENTRALISATION RECONCILIANT UNITE ET DIVERSITES ?

Le respect et la protection de la pluralité et de la diversité sont le principal moyen qu’il faudra promouvoir.

Les leçons de l’histoire sont très claires. Les politiques foncières et l’aveuglement des pratiques administratives comme des politiques publiques aux spécificités des sociétés locales nous auront coûté trop cher en termes de cohésion et de solidarité sociales (Lamine Diedhiou).

Les caractéristiques de ces sociétés locales sont à revisiter pour une meilleure intégration nationale ; il faut demander à l’Etat de les protéger pour assurer la diversité culturelle qui facilitera leur intégration dans une nation conviviale ; cela est important dans une perspective de refondation qui considère les particularismes non pas comme un défaut mais comme une richesse à valoriser.

Prendre en charge la diversité mais bannir toute affirmation de centralité autour d’une particularité : unité dans la diversité, non pas par agrégats de communautés mais en asseyant des valeurs communes (et des éléments communs d’appartenance) pour réaliser l’unité recherchée ; il faut certes des briques mais aussi un ciment unificateur (khadim Ndiaye).

Mais tout ceci a déjà été affirmé dans notre devise, dans nos textes fondateurs et dans les travaux et actions d’illustres prédécesseurs (Oumar Sarr). La devise du Sénégal est le meilleur résumé du « contrat social » dont nous parlons, qui traduit notre volonté d’unité pour la construction nationale. La nécessité de s’unir dans la diversité est étayée dans le préambule de la Constitution (Oumar Sarr).

Mais alors, où est le problème : est-ce que le projet de société ainsi décrit (que résume la devise du Sénégal – un Peuple – un But – une Foi) est trop ambitieux pour nous ? Doit-on la considérer alors comme une utopie, au vu des comportements qui qualifient actuellement l’homme sénégalais (indiscipline, népotisme, etc.) ?

La question devient alors d’ordre pratique : comment, partant de cette nécessité de construire des réponses qui nous soient propres, proposer des modalités pratiques qui nous amènent à travailler cette société pour lui donner des perspectives, en prenant en compte les « risques » d’implosion de nos sociétés-états du fait des insuffisances dans des domaines sensibles comme l’emploi, l’insertion, l’éducation, etc. (Djibril Keita) ;

Quelques chantiers urgents ont été esquissés :

• punir sévèrement les crimes économiques qui se répètent …

• le système de reddition de comptes est à revoir en profondeur…

• il faut évaluer la qualité des services rendus aux citoyens…

• les reformes territoriales doivent tenir compte des particularités mais éviter les cloisonnements et la multiplication de régimes d’exception au regard de la loi

La refondation ne doit pas s’arcbouter sur des réactions identitaires par rapport à l’autre (le blanc, l’étranger, etc.). Egalement, le recours au passé ne signifie pas que nous sommes enfermés (Djibril Keita)…

Rebondissements et approfondissements

• La porte d’entrée d’une refondation qui articule identité, institutions et décentralisation devrait être la réforme de l’acte III pour avoir des territoires où la diversité puisse s’exprimer. Les politiques linguistiques pourraient être décentralisées de façon à permettre l’expression d’un plurilinguisme qui ne s’oppose pas à l’intégration nationale ou africaine (Ibrahima Dia).

• La promotion des productions et du consommer local, en mettant à profit le poids des instances religieuses, devra porter de nouvelles dynamiques de développement (Ute Bocande).

  1. COMMENT REINVENTER UN SYSTEME EDUCATIF NATIONAL PERTINENT ET ADAPTE, PORTEUR D’UN DEVELOPPEMENT DURABLE, SOLIDAIRE ET INCLUSIF ?

Globalement l’histoire de notre école officielle a été celle d’un greffe qui n’a pas pris, avec des exemples édifiant concernant l’enseignement de l’histoire et de la géographie ou de l’instruction civique, qui montrent un décalage criard avec les défis et enjeux qui sont nôtres(Ibra Sene et Assane Dione). Ainsi les attentes de la société en matière de développement humain n’ont jamais pu être pris en charge par les institutions éducatives héritées du colon, de l’élémentaire à l’Université (Ibra Sene) et le sénégalais se perd dans ses orientations, Assane Dione).

Les solutions pour sortir d’un modèle extraverti est déjà présent dans ces lignes de critiques du système actuel. Nous devons changer de trajectoire.

Pour cela, il faut revisiter le système. Ibra Sène se propose (1) de réexaminer, sous le prisme de la refondation, la gouvernance des universités, (2) d’analyser la formation et la recherche, et (3) ausculter le rôle que l’enseignement supérieur peut / doit jouer dans le contexte Sénégalais actuel.

Pour Assane Dione, il faut jeter un coup d’œil sur [nos] programmes surtout en Histoire-géographie pour comprendre comment l’élève au sorti de l’établissement méprise ce pays et ce continent qu’il doit pourtant défendre et assurer son développement.

Ces éléments une fois clarifiés, nous disposerions des clés pour aborder avec succès les chantiers suivants :

• L’urgence de revoir et adapter les curriculums à nos réalités.

• La valorisation du patrimoine et de nos références propres.

Rebondissements et approfondissements

• Nous devons inventer notre propre Université, en prenant en compte toujours les acquis historiques très importants. La fonction de veille de l’Université, (promotion d’attitudes prospectives et stratégiques adéquates aux défis et enjeux) ayant une parole reconnue et valorisée dans la définition des orientations nationales doit être remise au gout du jour.

• Développer des unités commerciales viables avec ceux qui détiennent un savoir endogène viable pour booster la production locale, en les mettant en lien avec les chercheurs universitaires (Elimane Kane). La valorisation de l’économie informelle est une ligne directrice à mettre au centre de la transformation de nos économies (Alioune B. Diagne), pour s’insérer dans le système économique mondiale tout en créant des revenus et des processus qui impactant directement de façon positive sur l’économie locale

• Créer un cadre appelé école vocationnelle après le CM2 (H. Sow) pour donner des débouchés et perspectives concrètes à tous les jeunes qui ne peuvent suivre le cursus classique