Les multinationales et nos États dans les industries extractives. Une différence d’approche  

 

Abdou Khadre est Directeur Afrique du

Cabinet Access Partnership

Parmi ses clients, figurent des multinationales spécialisées dans le domaine du pétrole et du gaz.

 Depuis près de 40 ans, les institutions de Bretton Woods, et plus particulièrement la banque mondiale, incitent fortement les pays africains à assainir l’environnement des affaires afin d’attirer les investissements privés étrangers.

Dans le domaine des industries extractives, cela se traduit par des aménagements fiscaux et juridiques pour inciter et favoriser ces investissements privés lourds[1].

Sur la dernière décennie, du fait de nouvelles découvertes continues dans le secteur des ressources minières en Afrique, la part d’investissements étrangers a considérablement grimpé[2]. Des investissements étrangers massifs qui ont bien évidemment impacté la macro-économie de nos pays. En termes de PIB, de taux de croissance, de budget annuel étatique, etc.

Cependant, la clameur populaire pense que ce sont surtout les élites politiques et les multinationales qui tirent le plus souvent les plus grands gains des ressources exploitées. Des études ont pu corroborer et étayer ce sentiment largement diffus dans l’opinion[3].

L’autre grief fait à l’exploitation des ressources minières et minérales, c’est bien évidemment  son corollaire d’impacts.

Impacts sur l’environnement (déforestation, contamination de la nappe phréatique, érosion des sols, marée noire…), sur la santé, avec les matières chimiques que travaillent les employés et les engins lourds et dangereux qu’ils utilisent.

Bref, il y a des dégâts écologiques, une exposition des ouvriers et des populations locales à des maladies, sans oublier les déplacements de populations, la précarisation des emplois locaux, etc.

En plus de ces effets, vous avez tous entendu parler de la fameuse «malédiction des ressources naturelles».

Cette théorie qui veut que les pays riches en ressources exploitées (notamment en Afrique) soient non seulement pauvres dans la réalité mais aussi théâtres de rebellions, d’instabilité politique, de mauvaise gouvernance, de népotisme, etc.

Là aussi, ce ne sera pas un scoop si je vous dis que cette théorie est très souvent vérifiée en Afrique.

Alors, est-ce que toute cette réalité loin d’être reluisante signifie que les industries extractives sont à la fois nocives et un domaine d’exploitation, par excellence, de l’homme par l’homme ou un lit d’injustices des multinationales sur les Etats et les populations d’une part et des Etats sur les populations d’autre part?

Avons-nous d’un côté des anges et de l’autre des démons ?

Disons qu’il s’agit d’un jeu d’acteurs et d’intérêts entre d’une part les multinationales et de l’autre les Etats. Et la société civile cherche, à juste tire, à y être une partie prenante parce que consciente des dangers d’un tête à tête entre les 2 principaux acteurs (Etat / multinationales).

D’un côté nous avons les multinationales qui sont dans une logique de casino.

Beaucoup d’investissements à risque. « It’s gambling ». On gagne ou on perd.

Des sommes colossales sont investies et elles ne sont pas souvent toujours sûres d’avoir un retour sur investissement. Des sociétés ont coulé après des investissements peu ou pas rentables. Je ne peux malheureusement pas les citer ici.

La logique des multinationales est de prendre en compte tous les paramètres de rentabilité et de réduction des risques. En amont et en aval. Avant de s’installer dans le pays, pendant la recherche et l’exploitation et à chaque étape du processus. Rien n’est laissé au hasard.

Les paramètres techniques (Engineering, Juri-fiscalité) bien sûr mais aussi tous les autres aspects. L’environnement politique, économique, social, médiatique, etc. Les compagnies font du due diligence avant de s’engager et du monitoring lorsque la collaboration est engagée.

Elles sont dans une logique de performance dans un environnement extrêmement concurrentiel et avec des investissements colossaux. Du coup, elles essaient de mettre de leur côté tous les outils disponibles.

Généralement, elles évitent de se mêler de la politique intérieure du pays mais en surveillent la marche et la trajectoire sur les court, moyen et long termes.

De l’autre côté nous avons des Etats qui sont assez souvent dans une autre logique. Dans la mesure où on parle d’un domaine de technologie précise et de mobilisation de ressources colossales dont ils ne disposent pas, nos Etats sont obligés de recourir à ces multinationales spécialisées pour exploiter les ressources naturelles inaccessibles avec leurs moyens propres limités.

En théorie, tous les Etats du monde vous diront qu’avec leurs ressources naturelles exploitées, il s’agira d’œuvrer pour le bien être des populations et l’élévation des standards et de leurs conditions de vie.

Dans la pratique, l’approche quant aux ressources naturelles, leur exploitation et l’utilisation des dividendes qu’on en tire dépend énormément du type d’Etat et de gouvernement.

Je disais tantôt que les multinationales sont dans une logique purement économique. Comment faire des profits, dans une période de temps déterminée et en minimisant au maximum les risques ? Risque de tarissement de la ressource, risque politiques, risques financières (jeu de la bourse et de cours mondiaux), etc.

Quant à nos Etats, ils sont le plus souvent dans une logique plus ou moins « court et moyen termiste ». Le secteur minier représentant, le plus souvent, un enjeu politique et économique immédiat.

Un enjeu politique parce qu’il s’agit, en cas de nouvelle découverte, de d’abord annoncer la bonne nouvelle. La découverte d’une ressource rare est une bonne nouvelle. Elle suscite l’espoir et des promesses de lendemains meilleurs.

Ensuite l’interaction avec les multinationales peut être une source exceptionnelle d’accès de revenues personnels et de groupes.

La signature de contrats de joint-venture peut être très lucrative. Et nos Etats n’ont pas toujours mis en place un cadre légal permettant d’organiser le transfert des ressources dans des conditions de transparence optimales.

Dans beaucoup de pays, les acteurs mandatés pour les discussions en ont profité pour s’enrichir considérablement.

Au delà de la période de négociation des contrats, l’exploitation non transparente des ressources peut être une source continue d’enrichissement. Les exemples font foison en Afrique.

Cet enrichissement a souvent été transformé en trésor de guerre pour se maintenir au pouvoir, avec tout ce que cela englobe.

Donc si l’approche des multinationales est de faire un travail technique et en retour de réaliser des profits, nos Etats peuvent également avoir, quelques fois, une approche entrepreneuriale.

Sauf que là, l’entreprise ne sera pas la nation dans sa globalité mais un noyau « d’actionnaires » particuliers: les gouvernants, leur entourage et les intermédiaires.

Et cette différence d’approche se ressent jusque dans l’interaction et les négociations. Il y a d’un côté une connaissance quasi parfaite du domaine et des interlocuteurs et de l’autre des attentes en terme de revenus. Combien, on peut tirer de la manne ?

C’est là que le rôle du 3ème acteur est crucial.

La société civile peut porter légitimement les attentes des populations en terme de transparence, de respect des normes, des conventions, d’emploi crées, de projets sociaux structurants et d’infrastructures durables.

Par exemple, la RSE des multinationales est à la base le fruit de multiples pressions de la société civile même si elles ont su par la suite la tourner à leur avantage, en en faisant un très bon outil de « réputation ». Une sorte de « caution».

Aussi, il incombe aux acteurs de la société civile d’éviter leur détournement par les multinationales qui peuvent en faire des alliés. On a vu dans des pays,  des représentants de la société civile et des syndicalistes détournés dans leur mission pour devenir, au final, des représentants des compagnies auprès des populations. Une inversion dramatique des rôles qui peut replonger les 2 principaux acteurs dans leur tête à tête.

[1] D. Szablowski, Transnational Law and Local Struggles. Mining, Communities and the World Bank, Oxford/Portland, Hart Publishing, 2007.)

[2] <www.ipisresearch.be/att/20090812_Natural_Resources.pdf

[3] S. Pegg, « Mining and Poverty Reduction : Transforming Rhetoric into Reality », Journal of Cleaner Production, vol. 14, n° 3-4, 2006, p. 376-387.

 

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